Il aura suffi de quelques captures d’écran et d’un score affiché par un logiciel pour transformer l’un des romans les plus remarqués de la rentrée littéraire en sujet de controverse.
C’était ça ou mourir, premier roman de l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien, connaît depuis plusieurs mois une trajectoire impressionnante. Publié d’abord au Québec chez Boréal, puis en France chez Grasset le 19 août, le livre s’est déjà écoulé à environ 35 000 exemplaires. Il a remporté notamment le Prix du Roman Fnac, le Prix Méduse et le Prix Première Plume, tout en figurant dans les sélections de plusieurs grands prix littéraires français.
Mais depuis le 21 septembre, la conversation autour du livre a brusquement changé.
Tout part d’un détecteur d’IA
Sur X, le compte « Balance ton Claude » a soumis plusieurs passages du roman à Pangram, un outil présenté comme capable de détecter les textes générés par intelligence artificielle. Certains extraits ont obtenu des scores allant jusqu’à 100 %, conduisant le compte à affirmer que le roman aurait été écrit, en grande partie, avec une IA.
À ce stade, il faut pourtant distinguer un résultat produit par un détecteur d’IA d’une preuve sur le processus réel d’écriture d’un livre. Le score de Pangram a déclenché l’accusation, mais il ne permet pas, à lui seul, de reconstituer comment le manuscrit a été écrit.
Et un autre élément est rapidement venu compliquer l’histoire : Clément Garin affirme avoir soumis à Pangram un texte personnel qu’il dit avoir écrit autour de l’hiver 2020, avant l’explosion des IA génératives actuelles. D’après la capture qu’il a publiée, l’outil l’aurait pourtant classé comme « 100 % IA ».
Autrement dit, la polémique dépasse désormais largement un seul roman : que vaut réellement un détecteur lorsqu’il s’agit d’attribuer la paternité d’un texte ?
Grasset défend son auteur
La maison Grasset a fermement rejeté les accusations. Interrogée par BFMTV, elle parle de « fake news » et conteste précisément la fiabilité des outils utilisés pour établir ces soupçons. L’éditeur rappelle également le parcours de Thélyson Orélien, journaliste, poète et auteur actif bien avant ce premier roman.
Ce parcours est effectivement documenté : né aux Gonaïves en 1988, Orélien écrivait et publiait déjà de la poésie plusieurs années avant l’arrivée de ChatGPT et des outils génératifs contemporains.
Derrière l’affaire Orélien, une question beaucoup plus grande
C’est peut-être là que cette histoire devient vraiment intéressante.
En 2026, l’intelligence artificielle fait désormais partie des outils accessibles aux auteurs comme elle l’est aux journalistes, designers, musiciens ou développeurs. Elle peut servir à rechercher, reformuler, corriger, structurer ou accompagner un travail créatif. Mais entre utiliser l’IA comme outil et lui déléguer l’écriture d’une œuvre, la frontière peut être considérable.
Et surtout, une nouvelle difficulté apparaît : nous entrons dans une époque où un auteur peut être soupçonné simplement parce que son écriture ressemble statistiquement à ce qu’un algorithme considère comme de l’IA.
L’affaire C’était ça ou mourir ne permet donc pas, à ce jour, d’affirmer sur la seule base de ces scores que le roman a été généré par une intelligence artificielle. Elle révèle en revanche quelque chose de plus large : à mesure que l’IA apprend à écrire comme nous, nous risquons aussi de commencer à soupçonner les humains d’écrire comme elle.
Et cette question pourrait bien dépasser largement le cas de Thélyson Orélien.
Demain, faudra-t-il seulement écrire un livre… ou également être capable de prouver qu’on l’a écrit ?
